La captivité heureuse : retour d'une rhétorique du passé

Dans leur discours visant à légitimer l’exploitation des animaux, les cirques utilisent les mêmes arguments que ceux qui ont permis que perdure pendant des siècles l’exploitation d’être vivants par d’autres êtres vivants.
Chaînes

L’esclavage est la condition d’un individu privé de sa liberté, qui devient la propriété, exploitable et négociable comme un bien matériel, d’une autre personne.

Contraints à évoluer ou à disparaître – c’est un fait économique –, les cirques animaliers répondent aux critiques qui leur sont faites sur la détention des animaux par l’attaque systématique. Ils se posent en défenseurs des animaux, auxquels ils offrent un havre de paix, le gîte et le couvert, loin de leur « dangereux » pays d’origine. Autrement dit, pour les sauver, enfermons-les ! L’argument n’est pas nouveau, il apparaît en 1685 dans le Code noir, édit de Louis XIV « sur les esclaves des îles de l’Amérique » : l’exploitation est un bienfait pour sauver de la perdition des êtres sauvages (article 2 : « Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits »).

Dick Grégory lui-même, compagnon de route du révérend Martin Luther King, avait souligné les similitudes entre l’activité des cirques animaliers et celle des esclavagistes du passé : « Lorsque je regarde des animaux tenus captifs dans les cirques, cela me fait penser à l’esclavage. Les animaux dans les cirques représentent la domination et l’oppression que nous avons combattues pendant si longtemps. Ils portent les mêmes chaînes et les mêmes fers. »

Il n’y a dès lors plus qu’un pas pour accuser les cirques traditionnels d’esclavagisme. Un pas que nous pouvons aisément franchir, leur discours entrant en résonance avec celui de ceux qui justifiaient l’injustifiable il y a plus d’un siècle.

Discours des esclavagistes du XVIIe au XIXe siècles Discours des cirques animaliers aujourd’hui
Les Noirs sont inférieurs donc exploitables : « Le maître est blanc et l’esclave noir ; le noir, signe d’infériorité, justifie la soumission au maître. » (1) Les animaux sont inférieurs donc exploitables. Le dresseur est humain et l’exécutant est animal, ce qui justifie sa soumission au dompteur.
L’Afrique est un continent « barbare ». Les animaux à l’état sauvage sont massacrés. Leur milieu est dangereux.
Les esclaves sont sauvés de leur propre barbarie et de leur ignorance. Ils sont sauvés de leur propre milieu devenu zone de braconnage et de chasse.
La plupart des auteurs catholiques justifient la traite en ce qu’elle permet aux Africains déportés de connaître « les lumières de l’Évangile ». La plupart des cirques justifient l’exploitation en ce qu’elle permet aux animaux utilisés de connaître « une conservation salvatrice ».
« Les colonies sont nécessaires à la nation. Et les esclaves sont nécessaires aux colonies. » (2) Les cirques sont une distraction populaire et les animaux sont indispensables au cirque.

Mêmes méthodes, mêmes outils

À l’instar des Africains au XVIIe siècle, les animaux dans les cirques ont été traqués, chassés, transportés et attachés. Chaînes, attaches, cadenas, fouets : les mêmes outils de coercition sont utilisés et la même privation par la dénaturation est mise en œuvre, coupant l’être exploité de son milieu de vie d’origine. Dans les deux cas, l’Occident se nourrit de cet exotisme qu’il exhibe et exploite en lui attribuant une valeur commerciale.

Quant au rôle d’arche de Noé que les cirques d’aujourd’hui s’attribuent volontiers, pour ces animaux sinon condamnés au braconnage, il permet de faire oublier que ces mêmes cirques ont été très largement impliqués dans les captures passées. Alors que les derniers éléphants ont été chassés pour rejoindre les ménageries jusqu’à la fin des années 1980, huit nouveaux pachydermes venus du Zimbabwe ont failli, en 2015, finir dans des cirques français.

S’offusquer du braconnage et de la chasse d’animaux sauvages est donc bien hypocrite de la part de ceux qui ont rempli leurs ménageries de fauves, de singes et de pachydermes arrachés à leur milieu naturel. Si la majorité des animaux captifs des cirques sont aujourd’hui leurs descendants, n’oublions pas que tous les éléphants présents dans les cirques français ont été capturés dans la nature. Tous.

« Tu te convertiras »

Pour les cirques qui les exploitent, les animaux n’acquièrent un intérêt que parce qu’ils accèdent à une sphère humanisée et anthropomorphique. C’est leur passage au statut « d’artiste » qui leur concède une valeur. L’animal obtiendra de ce fait quelques droits et une forme de reconnaissance que son congénère sauvage et libre n’a pas. Dans le Code noir, c’est la conversion à l’Évangile qui marquait ce passage de l’être libre à l’être captif. Dans les deux cas, la privation, la soumission et « l’humanisation » marquent l’accès à un statut prétendument salvateur.

Dans le respect de l’article 42 du Code noir interdisant d’infliger des cruautés inutiles, l’esclavage s’est justifié par les profits qu’il apportait à la Nation. De la même manière, les cirques, dans le respect relatif de l’article 521-1 du code pénal interdisant toute cruauté sur l’animal, légitiment leur pratique en arguant qu’elle est populaire et légale. La liberté d’entreprendre, présentée par les cirques comme menacée par les arrêtés municipaux interdisant l’exhibition animale, devrait ainsi justifier la poursuite de ce commerce. Il en découle une condamnation de tous les mouvements de défense animale, accusés de remettre en cause ce droit visiblement plus inaliénable que celui de vivre libre.

1. « Les chemins d’une liberté, esclavage et abolitions », Francis Arzalier, Scérén, Académie de Versailles.
2. « Essai politique sur le commerce », Jean-François Melon, 1734.
3. « Le Code noir ou le calvaire de Canaan », Louis Sala-Molins, PUF, 2012.

Publié le: 
04/11/2016